« Sans transition numérique, certains hôpitaux finiront par disparaître »
Avis d'expert

« Sans transition numérique, certains hôpitaux finiront par disparaître »

Co-leader du think tank Club Digital Santé et à l’origine du projet HopitalWeb2.0, Chanfi Maoulida explique en quoi les nouvelles technologies sont à même d’améliorer le parcours de soins dans les hôpitaux.

Pour Chanfi Maoulida, « le chantier est énorme ». On parle ici de celui de « l’hôpital de demain » et de ses enjeux, qui concernent autant les parcours de soins que la gestion du personnel. Co-leader du Club Digital Santé, un think tank qui vise à démocratiser l’information et à favoriser les échanges pour soutenir le développement du digital en santé, Chanfi Maoulida a également créé HôpitalWeb2.0, un projet de veille collaboratif permettant de mieux comprendre les enjeux de la transformation numérique à l’hôpital. Il occupe actuellement le poste d’expert numérique à la Direction des systèmes d’information et du numérique au sein du Service de santé des armées.

Pour le blog French IoT, il dresse un panorama du développement des nouvelles technologies dans le monde hospitalier, « à un moment charnière où l’on doit essayer de réorganiser l’hôpital » :

French IoT : En quoi « l’hôpital de demain » sera-t-il différent de celui d’aujourd’hui ?

Chanfi Maoulida : L’hôpital de demain va sans doute perdre ses murs : hormis les cas de maladie grave -qui nécessiteraient l’utilisation d’équipements lourds- le meilleur endroit pour être hospitalisé sera le domicile du patient, car de plus en plus de maladies sont traitées de manière chronique. L’hôpital de demain sera un réseau de soins connectés pour une santé continue. Ce sera la disparition de l’hôpital bloc au profit d’un hôpital modulaire plus connecté à la ville et à la maison.

Le progrès technologique va permettre la mise en place de plus en plus de soins directement au domicile du patient. Ceci poussera les hôpitaux à changer leur stratégie, pour se centrer davantage sur la prévention et le suivi des patients à distance. Le recours aux datas dans la prise de décisions médicales importantes sera régulier ou systématique.

La technologie sera le point de départ d’un système de santé connecté, ouvert et adapté aux besoins des patients.

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« Les nouveaux outils vont aider les soignants à mieux partager l’information et, donc, à gagner du temps »

Fr.IoT : L’hôpital de demain sera donc moins « humain » qu’actuellement ?

C.M. : La situation des professionnels de santé  se détériore depuis plusieurs années. Les déséquilibres en matière d’offre de soins sont déjà bien présents au sein des hôpitaux. Les conditions d’exercice vont être déterminantes pour l’hôpital de demain. Cela suscite une réflexion sur l’optimisation de l’environnement de travail et du temps médical. Plus on automatisera certains tâches, plus on libérera du temps humain pour les patients et leurs familles.

L’hôpital de demain sera plus à l’écoute de l’humain, justement, avec la mise en place de meilleurs parcours pour les patients car la technologie le permettra.

Néanmoins, il faut disposer des ressources financières mais aussi essayer d’imaginer des nouveaux partenariats public/privé pour améliorer ce système qui, au final, appartient à tout le monde.

Fr.IoT : Le personnel devra s’adapter…

C.M. : Il faudra former, accompagner, expliquer et convaincre. Ces nouveaux outils ne marcheront qu’avec l’acceptation des utilisateurs concernés. Ils devront y percevoir une nette amélioration dans l’accomplissement quotidien de leurs tâches.

Les soignants n’ont plus assez de temps à consacrer aux malades. Ils se plaignent de leurs journées à rallonge et de l’accumulation des tâches administratives qui les éloignent des patients et de leurs familles. La surcharge administrative est à l’origine d’une perte d’attractivité de l’hôpital.

Les nouveaux outils vont aider à mieux partager l’information et, donc, à faire gagner du temps. C’est l’exemple de l’autodiagnostic du patient diabétique, de la généralisation du DMP ou encore du triage de patients les plus graves. Aux États-Unis, certains services d’urgence utilisent déjà des chatbots pour trier les patients.

L’intelligence artificielle va jouer un rôle de plus en plus important, notamment dans la surveillance et la protection des réseaux, où les bugs pourront être anticipés et détectés plus vite par la machine que par l’humain.

Une relation toujours plus étroite unira aussi l’hôpital et la ville : les données médicales du patient devront être disponibles en temps réel à l’hôpital mais aussi au domicile du patient ou au cabinet du médecin de famille. La formation va également évoluer, avec un hôpital qui ne sera plus forcément un lieu physique, mais plus un réseau avec des connexions entre différents acteurs. Les grandes structures qui traitent les images, par exemple, ne sont pas nécessairement à l’hôpital.

Nous étions habitués à un hôpital basé sur le recueil de la satisfaction du patient lorsqu’il en sort, alors qu’à l’avenir, les systèmes seront capables d’analyser son expérience au moment du suivi. On va obtenir un retour immédiat -« j’ai mal, j’ai moins mal »- qui va permettre d’adapter le parcours de soins. Et d’arriver à la « médecine personnalisée », avec une surveillance continue de la santé du patient où qu’il soit. Le patient contributeur sera la véritable révolution de l’hôpital de demain.

« Ce sont les petites innovations du quotidien qui vont amener des choses plus complexes »

Fr.IoT : Les « vraies » bonnes idées sont-elles nombreuses dans le domaine de la santé ?

C.M. : Il y en a de très bonnes,  beaucoup de personnes passionnées innovent au sein des hôpitaux. La plupart du temps, les innovations arrivent au moment où les personnes n’ont pas les moyens de faire autrement. A l’hôpital, on innove que lorsqu’on fait face à un vrai besoin. Parfois sans moyen et c’est dans ce contexte que naissent des super bonnes idées.

Les pays en voie de développement sont d’ailleurs parmi ceux qui innovent le plus en matière de santé, car ils sont dans l’urgence. Ils innovent car ils ont un problème identifié, pas pour le plaisir. Alors que dans des pays comme le nôtre, comme nous avons des moyens, on aura tendance à ne plus se poser la question de l’utilité de telle ou telle innovation.

Fr.IoT : Le potentiel de développement ou d’amélioration est-il encore important ?

C.M. : Il y a vraiment de l’innovation à porter dans ce secteur de la santé où l’on a souvent peu de moyens et où l’on doit, par conséquent, être imaginatif. Mais toutes ces innovations ne peuvent pas se généraliser si on ne donne pas les moyens à l’ensemble des hôpitaux d’avoir des réseaux de systèmes d’information dignes de ce nom, qui cassent le cloisonnement qui existe parfois entre les services. Il faut aussi sensibiliser les grands managers qui ne s’intéresseraient pas aux grands projets technologiques.

L’utilisateur doit d’abord voir que la technologie peut lui apporter de petits changements au quotidien. Avoir une tablette connectée dans sa chambre pour commander son repas ou gérer sa télévision, ce sont des déplacements en moins pour le personnel, qui n’a plus à venir en courant. L’exemple peut sembler insignifiant mais c’est ce type de petites innovations qui vont amener des choses plus complexes par la suite (l’usage rien que l’usage).

Les hôpitaux qui n’arriveront pas à conduire leur transition numérique finiront par disparaitre.

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Propos recueillis par Benjamin Hay – Illustration Shutterstock.com

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